Paul Guiragossian

Autoportrait, 1948 Huile sur toile, 55x40 cm

 

Dans l’atelier, des toiles retournées contre le mur. Pourquoi ?

« Leurs couleurs pourraient m’influencer dans mon travail. Pendant longtemps, j’ai eu des rapports tendus avec les couleurs. Il m’arrive encore de perdre patience, de me brouiller avec certaines. Je peins alors en camaïeu. A mes débuts, j’essais timide, je ne faisais confiance qu’aux gris, aux bruns, aux noirs, aux blancs ; les rouges, les bleus, les verts étaient des animaux sauvages, aux humeurs imprévisibles. J’ai mis des années a les apprivoiser, a me familiariser avec les couleurs et leurs combinaisons une a une, a maîtriser leurs chimies, prévoir leur vie souterraine, leurs interactions lentes, leur respiration. Jadis, les peintres préparaient eux-mêmes leurs couleurs, ils connaissaient leurs propriétés, leurs secrets. Aujourd’hui, ils s’en remettent aux fabricants qui leur livrent surtout des couleurs minérales brillantes, mais délicates et dangereuses. Si on n’y prend gardes, elles finissent par noircir, ronger et désagréger la surface de la toile. On ne plaisante pas avec la chimie! Il est impossible d’être un bon coloriste sans être un bon chimiste. Depuis vingt ans, ma palette s’est considérablement enrichie. Je n’adopte une nouvelle couleur qu’une fois que je peux instinctivement la combiner avec n’importe quelle autre sans me tromper. On ne peut atteindre autrement la virtuosité : paraître utiliser plusieurs couleurs quand on n’en utilise qu’une ou deux ou une ou deux quand on en utilise plusieurs. Mais la virtuosité est seulement un préalable.

« Autrefois, je travaillais posément, en réfléchissant beaucoup. Aujourd’hui, à force de pratique, ma main pense, sent et exécute d’un seul jet. Je travaille vite, avec tempérament ! Action spontanée. Le corps travaille avant la tête. La pensée ne divise plus la toile, c’est la main qui découvre la vision par la couleur, la forme, le rythme et qui va d’elle-même a leur juste équilibre, leur balance spontanée. Voila pourquoi elle doit être a la fois un cœur et une tête. Bien sur, ce que je veux exprime le sais ou je le sens d’avance. Je ne travaille jamais une toile seule, mais une série de toiles sur une idée qui a mûri pendant des semaines. Je peins la même toile jusqu’a ce que le problème qui me turlupine me semble résolu. Je répète la même chanson jusqu’a satiété. Mais la spontanéité, la rapidité, la justesse sont les fruits d’une patiente discipline, le résultat d’une conquête. Dans chaque coup de rosse ou de pinceau, il y a tout mon passe d’artiste. Je synthétise d’emblée une idée subit ou un long processus de pensée parce que je domine mes moyens d’expression...  

« L’expression est mon but, ce que je vise. Couleur, forme, composition sont support, médiation. Leur beauté s’ajoute par surcroît a celle de l’expression, elle n’existe pas indépendamment d’elle...Le primitif qui dessinait de taureaux avec du rouge de terre sur les murs des cavernes ne visait ni la beauté de la couleur ni celle de la forme. Il dessinait part besoin de manger, de vivre. Son art est vivant parce qu’il répondait à des besoins concrets, que sa foi en faisait une arme dans sa lutte contre la mort. Il allait à l’essentiel, a l’expression, la quintessence. En un sens, je suis un primitif des cavernes...

« Une toile de Chagall : une jeune mariée entre dans une chambre. Qu’est-ce qui compte ici, l’anecdote, la forme, la couleur ? Non, le sentiment du temps, la fragilité de l’instant, la nostalgie d’une atmosphère, d’une pais, d’un repos lointain et frais. Complexité de l’expression, économie des moyens. Il y a une transcendance, un dépassement immédiat vers le sens, par le sens, comme dans le taureau primitif. On pénètre de plain-pied dans le monde intérieur du sens, de la sensibilité : la toile est une porte, elle n’a pas d’importance en elle-même, sa matérialité est semblable a celle du câble électrique qui n’est riens si le courant ne passe pas. Chagall, quel coloriste ! Quel maître !

La crise, 1948 Huile sur toile,  78x60 cm

 

Au marché, 1951 Huile sur masonite,  150x103 cm

Femme en conversation, 1951 Huile sur toile, 122x88 cm

« Que la toile soit figurative ou pas ne fait pas de différence, du moment qu’elle ouvre un monde intérieur. Et on me reproche de m’attacher à la figuration ! J’essaie une forme abstraite, elle devient malgré moi une forme humaine. Je ne peux pas en sortir. Je ne peux pas arracher et jeter ces formes. Si je les abandonnais, je ne serais plus moi-même, mais un autre homme, sans passe, sans identité. Je préfère rester isole et continuer à peindre ce qui répond à une nécessite intérieure. Je ne peux pas me suicider moralement. L’art est lui aussi une recherche de la vérité, e la seule vérité qui m’intéresse et que je respecte est celle de l’homme. Je n’ai jamais cherche la beauté. Puis-je oublier que mon histoire, celle de mon peuple, celle de l’humanité est une page noire de crimes, d’oppressions, d’exactions, de guerres, de souffrances ? Sis je n’ai pas vécu, j’ai appris, se je n’ai pas appris, je sens en moi la barbarie des hommes. Notre bestialité domine notre raison. Nous vivons dans la préhistoire, socialement, mentalement, moralement. Nous avons conquis la nature, l’espace extérieur, mais nous n’avons pas fait un seul pas dans notre espace intérieur, qui est plus vaste, depuis le paléolithique.  

 

« Le XXème siècle se jette dans les aventure extérieure et la peinture abstraite qu’on me reproche de ne pas pratiquer est abstraite seulement en apparence ! En réalité, elle continue la tradition des peintres paysagistes, ceux de la nature, de l’espace extérieur. Le paysagiste tombe nécessairement, a la longue, dans l’abstraction, l’humidité, l’air, l’eau, l’espace, la lumière, l’atmosphère, l’absence de forme stable. Les abstraits continuent a peindre le ciel et l’espace, elle reste paysage, nature, Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de forme naturelle qu’il n’y ait plus de nature. La couleur suffit. Même Mondrian n’est pas abstraits. Il a mis l’espace, l’infini dans des cages architecturales, il a mis le lyrisme du vide, qui est de la nature, dans les grilles des figures géométriques et des lignes droites, qui sont de l’homme. Les peintres abstraits croient parler de leurs problèmes intérieurs ; en fait, ils continuent à peindre et écrire l’espace extérieur avec les matières de l’extériorité.

 

Calinerie, 1955 Huile sur masonite

Juliette et Mano, 1955 Huile sur masonite 50x40 cm

Le cycle de vie, 1955 Huile sur masonite 157x120 cm

« Les véritables abstraits font partie d’une troisième catégorie de peintres, ceux qui n’ont plus pour référence la nature ou l’homme, mais des constructions logiques pures, comme Vasarely. L’abstraction, ce sont les formes mathématiques, ce n’est pas la couleur ! Rien n’est plus figuratif et concret que la couleur. Ces peintres ne font pas du libre arbitre, ils observent des lois, des limites. A partir de figures simples, ils font constructions imitatives récurrentes. Leur référence, c’est la nature logique. Le tapis oriental, qui fait entrer le jardin dans la maison, ressemble pour moitie à la nature extérieure, pour moitie à la nature logique. Il crée une autre nature...

 

«  La liberté ne consiste pas a déformer ou nier la nature, mais a la changer, a la rendre plus humaine. Le peintre figuratif reste dans la nature, les choses finies, et cherche une vérité et une liberté intérieures dans la toile. C’est cette liberté qui est réelle, pas celle de faire n’importe quoi avec des formes et de couleurs. Je trouve la liberté dans la limite, je n’imite pas les choses, mais dans leurs limitations, si je suis un artiste véritable, je m’ouvre à l’éternel, a l’infini, a l’espace intérieur vivant. Les yeux de Rembrandt ne sont pas seulement un agencement de taches colorées, une pensée humaine infinie y luit, ils vivent dans l’au-delà des choses visibles, l’ineffable, les mystères de la vie et de la mort. C’est cette transcendance qui est la liberté de l’artiste. Evidemment, c’est une liberté seconde, au-delà du talent, du savoir-faire, de l’invention formelle...