GUVDER   

 

 

Dessiner sans relâche

 

Depuis plus de trente ans que je connais Guvder, je l’ai toujours comparé à un torrent de montagne, à la folle énergie d’une eau vive qui se précipite, emportant tout dans sa course irrésistible.

Sauf que l’énergie de Guvder n’est pas une énergie descendant, par pur gravité, mis une énergie ascendante. Comme si là-haut, au sommet de son Ararat personnel, l’attirait fatalement une arche mystérieuse qu’il lui faut absolument rejoindre envers et contre les vents et les marées d’insignifiance de la vie ordinaire pour y porter non point sa branche d’olivier, lui pourtant le plus pacifique depuis des dizaines d’années, dans un déluge d’encre noire.

Parce qu’il a su préserver sa capacité d’étonnement, d’adhésion au monde, d’admiration des œuvres du génie humain, parce qu’il n’a cesse de vouloir émuler ces suprêmes dessinateurs que furent Callot, Jordaens, Rembrandt, Picasso, pace qu’il pouvait s’absorber complètement dans la configuration d’une vertèbre de vache, d’un masque africain, d’une théière, d’un vase étrusque ou d’un galet, parce qu’il fut un collectionneur éclectique d’objets de fouille et d’objets incongrus, y compris les objets en plastique rejettes par les mer sur les plages dont il fit d’étonnants assemblages, parce qu’il a toujours su entretenir le feu sacre dans son cœur, son âme et son esprit, mais également dans son corps de grands sportif et nageur devant l’Eternel et dans ses doigts agiles, Guvder est encore en mesure à 80 ans, de dessiner sans relâche ni répit de l’aube à minuit, comme s’il avait une réserve inépuisable de passion, d’entrain et d'ardeur, comme si cette inlassable activité mentale et physique était elle-même sa fontaine de Jouvence.

C’est la pratique du dessin perpétuel qui lui donne la force de dessiner comme si, souffle venu d’ailleurs, le dessin avait besoin de passer a travers lui en tant que medium pour pouvoir prendre forme concrète, noir sur blanc.

Lorsque, fascine par cette stupéfiante capacité de recommencer vingt fois le même dessin pour tenter de saisir, par une virtuosité toujours poussée, une approximation toujours plus serrée, ce je-ne-sais-quoi et ce presque rien que lui seul devine et qu’il croit lui échapper encore quand tout autre que lui les croit déjà atteintes, nous lui disons qu’il semble courir après le vent, il république, avec sa fougue électrisantes: «Non, pas après le vent, après l’extase».

                                      

 

L’extase

 

C’est donc l’extase qui est le secret de l’arche sur le sommet de l’Ararat.

L’extase: c’est la une finalité hautement insolite pour le travail d’un artiste a l’occidentale, je veux dire d’un artiste qui n’a pas été forme dans la tradition extrême-orientale du Zen ou le dessin doit finir, a la limite, par se dessiner tout seul parce que le dessinateur s’y est complètement identifie.

Mais il semble que la pratique du roseau et de l’encre de chine comporte une dynamique et une logique intrinsèques qui font aboutir ceux qui s’y adonnent a des rivages semblables, sans que l’observateur extérieur puisse se douter de ce cours invisible des choses.

L’extase: cette réponse inattendue, qui commence par déconcerter, signifie que Guvder est d’abord en quête non point de l’approbation des autres, mais de la sienne propre, de son agrément a lui-même. Or, il est toujours insatisfait, donc toujours motive à chercher encore plus loin.

Est-ce à dire que l’extase est un pur mirage qui recule à l’instar de l’horizon a mesure que l’on avance vers lui ? Non: c’est dans l’insatisfaction même que l’extase prend sa source et non point dans un but final dont on ne peut jamais savoir si on l’atteint ou pas parce qu’il n’a pas de figure connue d’avance.

Si elle prend sa source dans l’insatisfaction, c’est-à-dire dans l’exigence d’un surcroît de perfection, c’est dans le mouvement et l’effort perpétuels, le perpétuel geste (et je dirai aussi la geste perpétuelle) du dessin indéfinement recommence qu’elle prend son cours aventureux.

C’est elle, l’extase, qui renouvelle sans cesse l’incroyable énergie de Guvder, l’extase qui n’est pas un lac de plaine mais un torrent de montagne, un chemin impromptu qui se faire lui-même en cheminant, un sentier qui ne mène nulle part sinon au plus profond ou, si l’on préfère, au plus haut de soi, la ou marche sans jamais s’arrêter la vérité pérégrine de l’être.

A cette vérité en pèlerinage, cette vérité qui change pour elle-même, Guvder, dans sa sagesse folle ou sa sage folie, a consacre toutes ses ressources, nous donnant a touts une exemplaire leçon de vie.

Pour le jeune homme que j’étais, la rencontre de Guvder fut un expérience quasi initiatique, la révélation d’un type d’humanité alternatif, enthousiaste, désintéresse, généreux, authentique dans une société totalement fausse et mercantilisée. Il est reste tel qu’il était. Je lui en garde une profonde reconnaissance.

 

Joseph Tarrab

 

      Le départ de Benjamin pour l'Egypte

       encre et lavis sur papier, 35 x 50 cm

Scène d'arrestation

encre et lavis sur papier, 35 x 50 cm

Le Christ et la femme adultère

encre et lavis sur papier, 35 x 50 cm

La présentation au Temple

encre et lavis sur papier, 35 x 50 cm

L'incrédulité de St.Thomas

encre et lavis sur papier, 50 x 70 cm

Bataille

encre et lavis sur papier, 48.5 x 75 cm

Les Crucifixions

encre et lavis sur papier, 54 x 75 cm

Les Anges

encre et lavis sur papier, 53 x 75.5 cm

Le départ de Benjamin pour l'Egypte

encre et lavis sur papier, 35 x 50 cm

Isaac écoutant le récit de ses fils

encre et lavis sur papier, 37.5 x 54.5 cm

Arbres

encre et lavis sur papier, 50 x 70 cm